Specificités militaires des Francs en Terre Sainte à la Fin du XIIème siècle

L’équipement militaire en Terre Sainte, qu’il soit celui des croisés ou des états latins d’Orient, reflète celui en usage en Occident. On discerne néanmoins un certains nombre de spécificités. Encore une fois, la source la plus pertinente est la « règle du Temple » .


Pour définir la tendance générale en matière d’usage d’armement offensifs ou défensifs en Terre sainte, je citerai D. Nicolle, il écrit dans « the Crusades » (cf bibliographie) : « Dans les états latins [...] les styles Byzantins sont présents, mais le monde Byzantin et Musulman sont sous forte influence Turque. Il est sans doute plus juste de dire que Byzantins et Croisés suivent les modes Turques et que les états latins sont également grandement influencés par leurs voisins musulmans non turcs ou partiellement turquifiés ».

Les états latins d’Orient importent la majeure partie des armes et armures d’occident. La cité de Gênes est le centre principal de l’exportation. Les hauberts se trouvent au premier rang des produits exportés. Mais une production locale existe. Les gisements de fer Libanais alimentent les manufactures d’armes de Beiruth qui font la fortune de son seigneur. Gaza quant à elle était spécialisée dans la fabrication de selles. Jérusalem resta réputée pour ses écus...

Néanmoins, la règle du temple mentionne fréquemment l’usage par les frères d’armes « turquoises » (les croisés utilisaient le terme « turc » pour désigner tous les musulmans). David Nicolle précise que les armes et armures orientales étaient réutilisés après dépouillage par les combattants les plus humbles des états latins. Leur usage a été certainement réservé aux fantassins des états latins d’Orient. On devait certainement trouver des « Rumh », lance typiquement arabe à la hampe de bambou et des « sayf » (ce terme désigne aussi des épées de selle à longue lame) sorte de glaive à lame droite réservé à l’infanterie. Les masses et les haches, très répandues dans le monde islamique, ont eu également un certain succès auprès des « milites » et des fantassins croisés comme des états latins d’Orient (certainement en réponse aux armures parfois trés lourdes des unités d’élite des armées musulmanes).

Les armures utilisées en Terre sainte sont d’une plus grande diversité que celles qu’on observe à la fin du XIIème siècle en Europe. La raison principale à cela est une tentative de réponse au problème des archers montés turcs et à leur tactique. Les Byzantins défaits à Manzikert ont toujours tenté, par l’emploi d’armures semi - rigides de contrer les tirs d’arcs turcs sans jamais toutefois y parvenir. Les croisés et les états latins furent en but au même problème. Selon David Nicolle, les hauberts des milites francs n’étaient pas plus protecteur que les mailles Byzantines. Les « milites » dépeints comme continuant à se battre hérissés de flèches n’ont pas selon lui subi de tirs directs mais plutôt des tirs lointains de harcèlement. Les Turcs usaient justement d’une technique nommée « Douche de Flèche » qui consistait à arroser une zone, sans viser, d’un maximum de flèche sans s’exposer à l’ennemi.

A ce problème, les Poulains et les croisés (les Fatimides également) ont tenté d’y répondre en s’alourdissant. Les textes nous parlent de « double maille » . De nombreux passages des chansons de gestes mettent en évidence le port de hauberts doubles ou triples (Lorica duplex - Lorica tralices) sans que nous puissions en l’état actuel des recherche affirmer de quoi il s’agit vraiment. Outre le fait qu’ils aient pu être portés en superposition, deux autres hypothèses retiennent notre attention :
- Un maillage standard, où quatre anneaux viennent se lier à un seul, mais chacun de ces anneaux est alors riveté par un double rivet. Il s’agirait en fait d’une agrafe, un rivet en forme de U, permettant deux points d’attache sur l’anneau. Cette opération renforçant sans nul doute la structure du haubert.
- La seconde hypothèse est un maillage double, ou triple, c’est-à-dire qu’on double le nombre d’anneaux lors du montage. Cette opération alourdit considérablement le haubert, et lui enlève toute souplesse, il confère néanmoins un « blindage » exceptionnel et très résistant aux perforations.

Le poème « les chétifs », daté de la fin du XIIème, mentionne l’emploi par certains milites de « Clavain », sorte de minerve peut-être gambisée. Les sources d’orient attestent le port de « ventrières » ou « pansières », vraisemblablement une sorte de corset de cuir épais. Elles préfigurent la cotte de plaque bien connue de la fin du XIIIème siècle. Le port diffère pourtant des plastrons métalliques de la fin du XIIIème siècle, puisqu’il s’effectue en dessous du haubert. La ventrière se porte par-dessus le gambison et sous le haubert. Elle offre une protection optimale contre les attaques perforantes venue de l’avant ou de trois-quarts et du bas (position de cavalier). La ventrière constitue un progrès récent en cette fin de siècle, nous pensons sincèrement que le modèle porté par le combattant à cheval sous son haubert fut exclusivement réservé à « l’élite parmi l’élite » dès les années 1185 - 1190. Les protections de jambes sont mentionnées dans « La chanson de Renard » où on parle de « chausses gamboisées », le poème croisé « Elioxe » (fin XIIème siècle) fait référence à des « genellières ». Selon David Nicolle, elles devaient ressembler aux « Gonuchlaria » byzantine et réservées à l’infanterie.

Les troupes des états latins ont également utilisé le « Jazerant » (Déjà cité dans la Chanson de Roland) issu du « Kazaghand ». Il s’agit d’une couche de mailles enserrée dans deux couches gambisée.

Les armures de feutre ont peut-être également été utilisées par les combattants les plus humbles. Le feutre a pu également être employé pour confectionner des parre-flèches et être placé sous le haubert. Cette donnée est grandement spéculative.

« L’armure à lamelles était caractéristique de l’Iran oriental, l’Afghanistan et de Transaxonie, même si elle avait été présente au Moyen Orient à l’époque romaine et dans la Perse Sassanide au cours des siècle précédents. Du VIIIème au XIVème siècle elle se diffusa vers l’ouest du monde musulman. L’armure lamellaire (Jawshan) sera largement utilisée dans la plupart des pays musulmans vers le XIIème siècle, à l’exception peut être de l’Afrique du Nord et de la péninsule Ibérique » - David Nicolle. Quelques exemples de lamellaires ou d’armures d’écailles sont visibles sur des sources occidentales mettant en scène des Goliaths ou des personnages orientaux. On peut conjecturer qu’il s’agit de conventions artistiques d’identification pour les personnages orientaux.

L’armure lamellaire est très utilisée par les combattants Turcs et Perses essentiellement. On utilise métal et/ou cuir. Dix lamellaires de la fin du XIIème-début XIIIème (origine iranienne) sont conservées au sein d’une collection privée. Sur ces dix armures, deux sont en métal. Elles sont constitués de cercles de lamelles rattachés les uns aux autres. Beaucoup présentent des traces de peintures ou d’inscriptions peintes. On distingue deux type d’assemblage. Le premier se compose de plusieurs de « cercles » de cuir, durcis et stratifiés, liés entre eux par des lacets. Le deuxième type se compose de petites plaques de cuir rectangulaire assemblées par un laçage plus ou moins complexe. Les lamellaires du premier type possèdent généralement une pièce garantissant la nuque. La plupart de ces pièces conservent des traces de peinture ou de laque de couleur. Des inscriptions ou des dessins figurent sur certaines d’entres elles. Beaucoup de jawshan au XIIème sont représentées sans tassette ou d’épaulière comme on peut l’observer sur le manuscrit « Warqa wa gulsha » (Topkapi Library, Ms Haz. 841 Istanbul, Turquie), elles garantissent le buste uniquement. Quelques sources nous renseignent sur l’emploi de lamellaires plus lourdes, générallement en metal et munies de tassettes et de jupes. Ces dernières etaient certainement reservées à la cavalerie lourde (’Mudajjaj’, "marche lente" en arabe) qui n’était pas equipée de l’arc. En effet les tassettes gênent l’armement de l’arc et la jupe rend inconfortable le tir retourné en selle.

Il est vraisemblable que certains croisés ou combattants des états latins, notamment les fantassins aient utilisés des casques de facture orientale et plus particulièrement ceux fait de cuir et de bois. Des fouilles récentes en Syrie ont mis au jour des pièces de cuir attestant la fabrication de casques. La datation au carbone 14 situe précisément la date à la fin du XIIème siècle. L’une des pièces découvertes est un casque dont l’intérieur est renforcé de petites pièces de bois. L’extérieur est peint de laque rouge, et des fragments de dessins représentant des lions demeurent ainsi que des inscriptions sur le pourtour.

L’usage de boucliers orientaux par les piétons des unités Franques des états Latins est également avéré. Les combattants islamiques en possèdent pléthore de toute les formes. On retrouve principalement deux type en usage chez les Francs, il s’agit du « tariqah » long et en amande (une variante pour les fantassins existe où la pointe inférieure est tronquée pour permettre son maintien au sol) et du « kalkan », fait d’une spirale de canne enroulé. Le premier type est très similaire aux écus des milites occidentaux. Le deuxième type est assez petit, il se tient à l’aide d’une poignée centrale et comporte une guiche assez longue.

La barde équestre (equus armigerus)a été vraisemblablement utilisée en premier en Terre Sainte. Certainement encore une réponse aux attaques à distance turques (douche de flèche par exemple). Les Musulmans utilisent une armure faite de feutre nommée « Tijfaf ». Aucune source n’atteste son usage par les latins en Terre Sainte. Par contre, un témoignage unique atteste l’usage à la fin du XIIème siècle de barde de maille par un miles. Beda ed-Din, un Qadi de Saladin relate ceci : « Le grand destrier d’un homme de haut rang était revêtu de la manière la plus extraordinaire qui soit, il était couvert avec une forte couverture de mailles de fer lui descendant jusqu’aux paturons » (Beda, Saladin, LXXVIII). Radulphus Niger décrit en 1187 les parties de cette barde, qui est constituée d’un « testeriam » (tête), le « coleriam » (encolure) et le « cruperiam » pour la croupe.

En conclusion, on peut dire que de très nombreux échanges et inovations sont survenus dans le domaine militaire chez les Francs au contact des orientaux. Certaines techniques, bien que très efficaces ne furent jamais accaparée par les francs, comme le tir monté des redoutables Turcs. Les Francs préfèrent toujours la force de l’impact à la rapidité orientale. En atteste l’usage redoublé de l’arbalète tant en Terre Sainte qu’en Occident à partir du XIIème siècle. Selon David Nicole, certaines techniques furent mise en pratique comme le « jarid », lancé de javelot monté, mais plus comme jeu d’adresse que comme une véritable application guerrière.

Bibliographie

« The Crusade » Osprey Edition, 1988, Oxford - D. Nicolle « The medieval warhorse from byzantium to crusades » - Ann Hyland « Arms and armors of the crusading area 1050 - 1350 » - D. Nicolle « Saracen Faris » Opsrey edition, 1994, Oxford - D. Nicolle « Chevaux et Cavaliers arabes dans les arts d’orient et d’occident » - catalogue d’exposition - collectif d’auteurs



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Manuscrit enluminé à Jerusalem entre 1131 et 1143
524 x 768 px
124.9 ko

On peut voir un des soldat porter un lamellaire ou une armure d’écailles



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